Les femmes au cœur du commerce alimentaire régional en Afrique de l’Ouest
Ce que disent les femmes commerçantes sur les contraintes et les opportunités
Les femmes constituent l’épine dorsale du commerce alimentaire régional en Afrique de l’Ouest. En tant que transformatrices, commerçantes et détaillantes, elles animent le « maillon intermédiaire » du système alimentaire qui assure l’acheminement des denrées des zones de production vers les centres urbains et au-delà des frontières, déterminant ainsi quels produits sont disponibles, où et à quel moment. Elles dominent les activités alimentaires non agricoles, représentant 88 % des emplois dans les services de restauration hors domicile, 83 % dans la transformation alimentaire et 71 % dans la commercialisation des produits alimentaires.
À mesure que ce segment intermédiaire se développe — générant désormais 40 % de la valeur ajoutée agroalimentaire et environ un quart des emplois du secteur alimentaire en Afrique de l’Ouest — le rôle économique des femmes devient encore plus central. Toutefois, leurs entreprises demeurent confrontées à des obstacles structurels persistants. Jusqu’à récemment, les points de vue des commerçantes sur ces contraintes et sur les opportunités qui s’offrent à elles étaient largement absents des données disponibles. Cette lacune a désormais été comblée par une nouvelle enquête à grande échelle menée auprès des négociants alimentaires régionaux, publiée dans un prochain document du Club Sahel-Afrique de l'Ouest (CSAO) de l'OCDE, réalisée dans le cadre du programme « ECOWAS Agricultural Trade (EAT) » financé par le gouvernement allemand.
En tant que commerçantes et transformatrices souvent à la tête de petites entreprises, les femmes jouent un rôle clé dans la sécurité alimentaire et nutritionnelle régionale. Cependant, elles continuent de se heurter à des obstacles persistants et manquent souvent des ressources nécessaires pour développer et renforcer leurs activités.
Les femmes concentrées dans des segments plus restreints et moins rentables du commerce alimentaire régional
Les résultats de l’enquête mettent en évidence des disparités de genre marquées dans le commerce alimentaire régional en Afrique de l’Ouest. Les hommes dominent généralement le secteur de l’élevage, l’une des chaînes de valeur les plus rentables de la région. Les femmes, en revanche, sont davantage présentes dans d’autres catégories de produits alimentaires, notamment les céréales, le café, le thé et les épices, le poisson ainsi que les produits transformés, entre autres. Ces tendances reflètent des dynamiques de genre plus larges dans le commerce régional, où les femmes occupent une place centrale dans des chaînes de valeur essentielles, mais souvent moins rentables.
L'enquête
En 2024, le Club Sahel et Afrique de l'Ouest (CSAO) à l'OCDE, en partenariat avec l'Association ouest-africaine pour le commerce transfrontalier des produits agro-forestiers, pastoraux et halieutiques (WACTAF), a mené une enquête à grande échelle sur la perception des commerçants alimentaires régionaux en Afrique de l'Ouest.
L'enquête a couvert 3 200 commerçants engagés dans le commerce alimentaire transfrontalier sur 81 marchés alimentaires au Bénin, en Côte d'Ivoire, au Ghana, en Guinée, au Libéria, au Nigeria, au Sénégal, en Sierra Leone et au Togo. Les femmes représentaient 50 % des répondants. L'enquête s'est concentrée sur les points de vue des commerçants sur la manière dont le commerce alimentaire régional fonctionne en pratique, les contraintes auxquelles ils sont confrontés, et les opportunités qu'ils voient dans un marché alimentaire régional en pleine croissance.
Les tendances liées au genre se reflètent dans la taille plus modeste des entreprises de commerce alimentaire féminin. Les femmes traders rapportent un chiffre d'affaires mensuel médian de 8 140 USD, soit 57 % de moins que les 19 023 USD des hommes. Les entreprises dirigées par des femmes emploient également moins de personnes : 4.3 employés en moyenne, contre 6.2 pour les entreprises dirigées par des hommes.
Quel que soit leur genre, la plupart des commerçants alimentaires régionaux opèrent dans le secteur informel. 83 % d'entre eux ne possèdent pas de certificat d'importation ou d'exportation et 83 % des entreprises ne sont pas officiellement enregistrées.
Ce que les femmes commerçantes considèrent comme un frein au développement de leurs activités – et ce dont elles ont le plus besoin
Les femmes commerçantes identifiaient l'accès au financement* comme le deuxième obstacle le plus important à la croissance de leurs activités, juste après les restrictions commerciales et les impôts. D'autres contraintes incluent les procédures frontalières, les questions de sécurité, une infrastructure de transport inadéquate et un accès limité aux opportunités de marché.
*Parmi les femmes commerçantes, 22 % citent le manque d'accès au financement comme l'obstacle le plus important au développement de leurs activités.
Interrogées sur ce que les gouvernements devraient prioriser pour améliorer le commerce alimentaire régional, les femmes commerçantes ont souligné trois grands domaines :
- Améliorer l'accès au financement (25%)
- Rationalisation des procédures frontalières (21%)
- Modernisation des infrastructures routières et de la sécurité (11%)
« C'est une distinction que tout le monde peut voir dans, dans les filières. Malheureusement, les femmes sont vraiment plus présentes sur les filières dites pauvres comme les céréales, les condiments, les produits transformés en petites quantités et les plus. Et ces femmes-là sont informelles les hommes, eux, ils dominent les filières les plus rentables comme le bétail, l'exportation de fruits ou d'arachides. »
Halatou Dem, Gérante du groupe Céréales de Tatam au Mali, évoque les défis auxquels les femmes sont confrontées dans le commerce alimentaire intrarégional.
Malgré ces contraintes, plus de 40 % des femmes commerçantes ont déclaré que leurs activités commerciales s'étaient améliorées au cours des cinq dernières années, tandis que 20 % supplémentaires ont déclaré que leur situation était restée stable. En regardant vers l'avenir, ils ont exprimé un fort optimisme : 62 % s'attendent à ce que leurs activités s'améliorent dans les cinq prochaines années.
En marge des réseaux commerciaux : pourquoi les femmes perçoivent des revenus plus faibles
Des éléments complémentaires issus d’une analyse des réseaux sociaux menée par le CSAO dans le secteur rizicole de la zone du Dendi — couvrant le Benin, le Niger et le Nigeria — permettent de mieux comprendre pourquoi, malgré leur rôle central dans le commerce alimentaire régional, les femmes restent structurellement concentrées dans des activités à plus faible valeur ajoutée.
L’analyse montre que les femmes occupent, au sein des réseaux commerciaux, des positions différentes et moins avantageuses que celles des hommes.
- Les hommes tendent à occuper les positions les plus stratégiques et les plus rémunératrices, tandis que les femmes sont souvent reléguées à la périphérie du réseau, avec moins de connexions aux acteurs clés et aux espaces de décision.
- Les femmes sont moins connectées aux acteurs les plus stratégiques des chaînes de valeur et se trouvent plus fréquemment cantonnées à des segments à plus faible valeur ajoutée.
Dans la visualisation correspondante, chaque nœud représente un commerçant — en vert pour les hommes et en jaune pour les femmes. La taille du nœud reflète la capacité d’intermédiation, c’est-à-dire le degré de connexion et d’influence du commerçant au sein du réseau. Le contraste est marqué : les nœuds jaunes sont plus petits et situés en périphérie, tandis que les nœuds verts sont plus grands et occupent des positions centrales.
Disparités de genre dans les réseaux commerciaux
Source : OCDE/CSAO 2019
En pratique, ces positions au sein des réseaux signifient que les femmes sont moins susceptibles d’occuper des fonctions d’intermédiaires ou de grossistes — des rôles associés à une influence accrue et à des marges plus élevées. Ancrés dans des normes sociales, des contraintes de mobilité et un accès inégal à la terre, au financement et à l’information, ces écarts structurels continuent de limiter la compétitivité et les perspectives de revenus des femmes dans le commerce alimentaire régional.
Plus d'informations auprès de femmes entrepreneures du secteur alimentaire régional
Halatou Dem | Gérante du groupe Céréales de Tatam au Mali
“Prendre en considération la voix des entrepreneurs"
Chantal Lokosso | Gérante du groupe Aromatics, herbs and spice, spécialisé dans la production d’assaisonnements naturels au Bénin
“Il faut une harmonisation des normes entre les pays"
Clemence Kougbla | Gérante et Directrice de la société As Green, spécialisée dans la transformation d’ananas au Bénin
“L'Afrique de l'Ouest regorge de potentialités"
Plus de ressources sur l'engagement des femmes dans l'économie alimentaire
Le rôle des femmes dans le système alimentaire ouest-africain
Cet note examine en quoi l'autonomisation des femmes est essentielle pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle et la résilience en Afrique de l'Ouest.
Femmes et réseaux marchands en Afrique de l’Ouest
Cette étude se concentre sur le secteur rizicole dans la région de Dendi et sur les réseaux de gouvernance régionaux qui soutiennent l'entrepreneuriat féminin.
Agriculture, alimentation et emploi en Afrique de l’Ouest
Cet article examine la structure de l'emploi dans le secteur alimentaire, y compris la participation des femmes dans les différents segments d'activité.
Podcast Les femmes, agentes de changement
Cette série de podcasts rassemble des voix ouest-africaines qui discutent de la manière dont les inégalités entre les sexes influent sur les principaux défis auxquels la région est confrontée.
Ce récit numérique a été préparé par le Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) de l’OCDE dans le cadre du projet « ECOWAS Agricultural Trade (EAT) », financé par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) pour le compte du Gouvernement de la République fédérale d’Allemagne.
Crédits photos :
1. Omotayo Kofoworola / Shutterstock.com
2. Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ)
3. Tolu Owoeye / Shutterstock.com



