Méconnu mais essentiel
Révéler l’ampleur du commerce alimentaire régional en Afrique de l’Ouest
En Afrique de l’Ouest, le commerce alimentaire intrarégional est souvent perçu comme marginal, limité à de courtes distances et de faible valeur. Mais cette idée reçue est loin de la réalité : elle résulte surtout d’un manque de données fiables. Les statistiques officielles ne captent qu’une fraction des échanges alimentaires régionaux, renforçant le mythe d’un commerce de simple subsistance. Depuis des années, les chercheurs alertent sur ce décalage, mais aucune estimation globale n’avait encore permis de quantifier l’ampleur de cette sous-estimation.
Le nouveau rapport de l’OCDE/CSAO offre un éclairage inédit sur le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest. S’appuyant sur un ensemble de données pionnier et des analyses approfondies, il met en évidence un système commercial dynamique, représentant plusieurs milliards de dollars. Loin d’être anecdotique, ce commerce stimule l’économie alimentaire et renforce la sécurité alimentaire et nutritionnelle de millions de personnes dans la région.
Les résultats sont frappants :
Jusqu’à 85 % du commerce alimentaire intrarégional n’est pas enregistré dans les statistiques officielles.
La valeur réelle du commerce alimentaire régional est estimée à 10 milliards USD par an, soit six fois plus que ce qui est officiellement déclaré.
L'équivalent de 68 000 milliards de kilocalories sont échangées chaque année dans la région - de quoi nourrir près d’un quart de la population ouest‑africaine.
Un commerce alimentaire régional estimé à 10 milliards USD, mais largement invisible
Selon le récent rapport de l’OCDE/CSAO, la valeur réelle du commerce alimentaire intrarégional atteint 10 milliards USD par an. C'est six fois plus que les 1,7 milliard USD déclarés officiellement.
Cela équivaut au montant des importations totales de riz, blé et d’huile de palme de la région en provenance de l’extérieur. C’est également six fois le montant de l’aide publique au développement consacrée à l’alimentation et à l’agriculture dans la région.
Commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest, 2014-22
Ce commerce est essentiel pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle régionale. Chaque année, environ 68 000 milliards de kilocalories sont échangées, couvrant les besoins énergétiques de près de 80 millions de personnes, soit un quart de la population ouest-africaine.
Flux régionaux de kilocalories, moyenne pour la période 2014-22
Une diversité de produits bien plus large que ce que suggèrent les statistiques
Les statistiques officielles reflètent un ensemble limité de produits alimentaires, essentiellement composé d’aliments transformés, d’huiles et graisses. Ces données ne rendent pas compte de la diversité des échanges dans la région ni de la valeur nutritionnelle de ces flux. Au-delà des échanges bien connus de bétail et de céréales entre pays sahéliens et côtiers, un large éventail de denrées essentielles et nutritives traverse quotidiennement les frontières.
Commerce alimentaire non enregistré : Enseignements tirés du Bénin et du Nigeria
Les enquêtes nationales sur le commerce alimentaire non enregistré menées au Bénin et au Nigéria offrent une image plus précise de ces échanges. Le Bénin a enregistré 115 produits alimentaires différents, et le Nigéria 99, dont beaucoup sont totalement absents des statistiques officielles.
Cela inclut une grande variété de denrées alimentaires : céréales (maïs, riz), légumes (chou, oignons, tomates), fruits (mangues, oranges, bananes), protéines animales (volaille, œufs, poisson fumé), racines amylacées (igname, manioc), légumineuses et oléagineux (niébé, arachides).
Diversité des importations alimentaires régionales à destination du Nigéria (à gauche) et du Bénin (à droite) (par groupe d’aliments, commerce enregistré et non enregistré)
Ces échanges ne sont pas de faible valeur. Près d'un tiers des échanges non enregistrés porte sur des produits appartenant aux deux quartiles supérieurs en termes de valeur unitaire1, tels que les animaux vivants (bovins, caprins) et le poisson (en filet ou séché).
Produits alimentaires échangés dans le cadre de flux commerciaux enregistrés (à gauche) ou non enregistrés (à droite), par quartile de valeur unitaire
1 Le calcul de la valeur unitaire se fait en divisant la valeur d'exportation (ou d'importation) d'un produit par son volume d'exportation (ou d'importation).
Des données erronées biaisent les politiques alimentaires et nutritionnelles
Parce que les statistiques officielles omettent de nombreux aliments riches en nutriments, elles offrent une image incomplète et souvent inexacte de la disponibilité alimentaire. Alors que 80 % des huiles, graisses et sucres et 73 % des aliments transformés sont enregistrés, la plupart des aliments les plus nutritifs échappent aux statistiques officielles.
95 %2 des racines amylacées, 84 % des céréales, 72 % des légumes, 62 % des fruits et 52 % des protéines animales ne sont pas enregistrés. Cette absence de données fausse les évaluations nutritionnelles au niveau national et donne une perception erronée de l’importance nutritionnelle du commerce alimentaire intrarégional pour les populations de la région.
Commerce alimentaire intrarégional, par groupe d’aliments et statut d’enregistrement, moyenne pour la période 2014-22
Près des trois quarts des calories issues du commerce non enregistré proviennent d’aliments associés à des régimes plus équilibrés, tels que les protéines animales, les légumineuses, les fruits à coque et graines, les fruits, les légumes et les céréales. À l’inverse, près de la moitié des calories du commerce enregistré proviennent de produits à forte teneur en graisses, sucres et sel, tels que l’huile de palme, les cubes de bouillon et autres aliments transformés. Cela conduit à des évaluations inexactes de la disponibilité en calories et en nutriments dans la région.
Flux intrarégionaux de calories, par groupe de produits alimentaires et statut d’enregistrement (commerce enregistré, à gauche ; commerce non enregistré, à droite)
2 Pourcentage de la valeur des flux intrarégionaux.
Nourrir les villes ouest-africaines : Ce que les moyennes nationales ne montrent pas
La nature agrégée des données officielles masque les impacts locaux du commerce alimentaire intrarégional, en particulier en milieu urbain. Les statistiques nationales ne reflètent pas la dépendance réelle de certaines villes vis-à-vis des approvisionnements régionaux.
À Bamako et Ouagadougou, par exemple, le commerce alimentaire régional couvre entre 23 et 30 % de l’approvisionnement total en nourriture. Ces flux sont particulièrement importants dans les zones urbaines, où la demande est élevée et la production locale souvent insuffisante pour répondre aux besoins d’une population croissante.
Provenance des flux alimentaires à destination de Bamako au cours d’une semaine
Pour certains produits, cette dépendance est encore plus marquée : 96 % des avocats et 97 % des plantains consommés à Bamako proviennent des pays voisins dans la région.
Part moyenne du commerce intrarégional dans les flux alimentaires à destination de Bamako, pour une liste de produits alimentaires avec un % élevé provenant du commerce intrarégional
Le commerce régional permet également d'atténuer les fluctuations saisonnières et les chocs de production, assurant un approvisionnement continu des villes. Pendant la période de soudure au Ghana, par exemple, la plupart des tomates vendues à Tamale proviennent du Burkina Faso. Sans ces échanges régionaux, les effets de la saisonnalité, des sécheresses ou des mauvaises récoltes perturberaient davantage les marchés urbains.
Provenance des tomates à destination de Tamale pendant la période de soudure et la haute saison
Provenance des oignons à destination de Tamale pendant la période de soudure et la haute saison
Une opportunité manquée, mais une dynamique en marche
Le manque de données sur l’ampleur et la valeur du commerce alimentaire intrarégional limite la capacité des gouvernements et des partenaires au développement à concevoir des politiques efficaces pour exploiter pleinement son potentiel en matière de croissance, de sécurité alimentaire et nutritionnelle et d’intégration régionale.
Bien que largement invisible dans les statistiques, ce commerce est déjà important, dynamique et économiquement viable. Les commerçants régionaux et les entreprises agroalimentaires font circuler les denrées à travers la région, répondant à une demande urbaine en forte croissance et offrant une grande diversité de produits. Les bases d’une économie alimentaire régionale intégrée et solide existent déjà.
Pour renforcer cette dynamique, des cadres politiques tels que la nouvelle politique agricole de la CEDEAO, la Déclaration de Kampala du Programme détaillé pour le développement agricole en Afrique (CAADP), et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) constituent des leviers essentiels. En renforçant le commerce régional, en harmonisant les normes et en investissant dans les infrastructures ainsi que dans les systèmes de données à l’échelle régionale, les gouvernements pourront pleinement exploiter le potentiel du commerce alimentaire intrarégional.
Pour en savoir plus
Lisez le rapport complet Le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest : nouvelles données, nouvelles perspectives.
Plus de ressources sur le commerce intrarégional alimentaire dans la région
Principaux résultats du rapport
Ce livret sur le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest présente un résumé des principales conclusions du rapport.
Consultez la page de l’événement pour accéder aux présentations et aux contenus de l'atelier.
Consultez la page de l’événement pour accéder aux présentations et aux contenus de l'atelier.
Programme de commerce agricole de la CEDEAO (EAT)
Consultez la page du Programme de commerce agricole de la CEDEAO (EAT) pour en savoir plus sur nos travaux concernant le commerce alimentaire intrarégional.
Ce rapport a été préparé par le Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) de l’OCDE dans le cadre du projet « ECOWAS Agricultural Trade (EAT) », financé par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) pour le compte du Gouvernement de la République fédérale d’Allemagne.
Crédits photos:
1. Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ)
2. Anton Ivanov / Shutterstock.com
3. Ruth McDowall
